Adrien Maurino
Eleveur dans l'âme

A chacun son chemin de vie, son horizon, ses rencontres hasardeuses, ses visions, ses rêves. Sa destinée. La sienne a débuté dès l’âge de 5 ans, avec en bandoulière, l’éveil à la nature, l’émerveillement devant la beauté des paysages et une attirance irrépressible pour les fermiers et leurs vaches laitières. Pourtant, dès son entrée à l’école communale de Saint-Colomban-des-Villards, il savait que leur  labeur n’était pas de tout repos et que  les guerres mondiales successives avaient fait subir de plein fouet l’exode vers d’autres ailleurs plus confortables. Qu’importe, au fond de lui-même, son  avenir était tracé.

Au hameau des Roches, il rôdait fréquemment autour de la maison et de l’écurie d’Aline et de René Favre­ Bonté, un couple réputé pour la qualité de  son lait crémeux à souhait. Au beau milieu des “seillés” de bois et des “ciselins” de fer blanc, il savourait cette existence à la fois libertaire et contraignante que l’on n’appelait pas encore l’agro­ pastoralisme : « C’est là, chez eux, que     ma passion a tout emporté ! »

Volontaire, tenace, courageux, il ne reviendra pas sur son choix professionnel. Encouragé par ses parents, Jacques et Brigitte, avec la rage au cœur, il  va faire une formation pendant deux ans à La Motte ­Servolex et réussir son BEP. Dans la foulée il obtient aisément sa maîtrise au Centre d’élevage de Poisy en Haute­ Savoie. De retour en Maurienne, il va épauler, au hameau de La Chal, Robert et Ninette Bozon et leurs fils Thierry et Stéphane, des amis de longue date. Rien de tel pour prolonger son savoir. Par la suite, ce sera à la ferme Cartier de Saint­Avre puis chez Jean­ Pierre Laurent à Cuines, afin de bénéficier de conseils précieux sur le fonctionnement du matériel.

Adrien  Maurino a aujourd’hui 37 ans   et s’il est toujours d’attaque, il le doit à  sa bravoure, à Apolline Girard aussi, sa  jeune stagiaire qui le soutient depuis 3 ans dans ses tâches quotidiennes, à la qualité de son cheptel d’une centaine de races Tarine et d’Abondance (génisses comprises) et à l’AOP  Beaufort. Mais il reconnaît que la fatigue le guette : « Les conditions de travail ont évolué. C’est devenu un métier très technique avec un emploi du temps et des horaires à respecter été comme hiver. Deux traites le matin et le soir et des activités multiples : génétique, médecine, livraison de la nourriture : foin en hiver et supplément alimentaire en granulés, litière et entretien de l’étable, évacuation du fumier, remplissage et transport des bidons jusqu’au village pour qu’ils soient tous les matins acheminés à la Coopérative laitière de La Chambre…

  

Au cours de l’emmontagnage qui dure cinq mois il faut intercaler les trois coupes des prés de fauche dont les surfaces se réduisent à vue d’œil. Il est urgent que le Plan local d’urbanisme voit enfin le jour avec des actes et non des discours ! D’autant qu’il n’y a pas de concurrence entre les différents éleveurs, y compris les transhumants. Nous faisons le même métier.  "Il nous manque simplement des espaces ».

Si l’on ajoute les problèmes administratifs, on peut comprendre à présent que cette profession n’est plus comparable à l’imagerie “bobo” des années 70. La vie d’Adrien n’est pas un fleuve tranquille. Si la moyenne de sa journée de travail est de 15 heures, il lui arrive de faucher de l’herbe jusqu’à minuit et de ramener des vaches qui se sont échappées. Par ailleurs, faire une sieste l’après-midi est un luxe, comme prendre un jour de repos. « On n’a pas le droit d’être malade car personne peut nous remplacer. Or il m’est arrivé d’avoir 40 degrés de fièvre ! », note l’éleveur. Dernièrement au col du Glandon il avait affronté un orage terrible, ponctué par la foudre qui avait détérioré une partie de sa trayeuse. À l’heure de l’hyper­production laitière et des plateformes à l’allemande il répond  in extenso « que le “toujours plus de lait” est une gabegie qui n’a évidemment pas sa place dans les Alpes et  dans notre appellation. Sur les 180 hectares qui sont pâturés, je ne dois pas  dépasser le quota de 5 000 litres de lait   par vache et par an. Je fais essentiellement du fromage mais le prix du litre vendu à l’épicerie de Saint­ Colomban  est à 1,20 €. Quant à la filière viande du    veau mâle, elle est de race Tarentaise ».

       

Toutes ses vaches, écornées par sécurité, portent un prénom et leur espérance de vie est de 20 ans. En production elles sont tuées au bout de 8 ans : « Si je me présente aux concours c’est que je les aime comme on aime les femmes. C’est aussi une manière de jouer, avec fierté, dans la cour des grands éleveurs et rehausser le blason des Villards face aux critiques. De nos jours, on ne s’occupe pas assez des jeunes qui reprennent des exploitations. Les conditions  de vie ne sont plus les mêmes que par le passé. De plus, nous affrontons la problématique du loup qui n’est pas venu d’Italie comme on voudrait nous le faire croire. Notre députée Émilie Bonnivard   est consciente de tout cela. Pourtant il y  a des jours où je voudrais tout vendre et  partir ».

Claude Gaterin, La Maurienne