Murielle FRESSARD
Murielle, les Mérinos du Croué,
Roki, Mimi et Balthazar...

Murielle a suivi un cursus universitaire pour devenir prof de sport, mais elle a fait tout autre chose dans sa vie, et surtout elle a choisi de vivre dans sa vallée, sur le plateau d’Aussois où elle a grandi, où elle se sent bien et où elle a trouvé sa voie. Après avoir longtemps fait des « saisons », c’est-à-dire exercé plusieurs métiers dans le tourisme d’hiver et d’été, dans le commerce, la restauration, les activités outdoor, le gardiennage de refuge ou les remontées mécaniques (huit saisons), elle s’est lancée dans l’élevage, renouant avec la tradition familiale.

A l’époque de ses grands-parents, le tourisme balbutiait encore, et la survie des familles, en montagne, était assujettie à la « manne » qu’offrait l’élevage familial : quelques vaches, autant d’ovins ou de caprins, pour le lait, le fromage, le beurre et la viande... Chaque famille se devait d’assurer par ses propres moyens tout ou partie de son indépendance alimentaire. Et pour compléter leurs revenus, les Montagnards allaient travailler à la gare de Modane ou à la construction des barrages.

 

La terre pour l’élevage

Ils n’étaient certes pas riches, mais ils avaient l’essentiel quand on est un paysan de montagne : la terre ! L’alpage pour nourrir le troupeau l’été et produire le fourrage nécessaire à son alimentation en hiver. La terre s’est transmise dans la famille de Murielle comme un bien plus précieux que l’or. Et grâce à elle, Murielle a pu fonder, il y a trois ans, son propre élevage ovin, constitué aujourd’hui d’une soixantaine de têtes frisées Mérinos ; à terme il n’y en aura guère plus de soixante-dix. Elle élève ses agneaux pour leur viande, vendue à la boucherie Mestre, à La Chambre, et de plus en plus à des particuliers locavores (qui préfèrent consommer local). Il arrive donc inévitablement qu’une partie du troupeau prenne une fois l’an le chemin de l’abattoir de Maurienne. Conduire les agneaux dans leur dernière journée, les éleveurs en parlent peu, car c’est le plus âpre du métier. La première fois, c’est le père de Murielle, André, qui a transporté les agneaux jusqu’à Saint-Etienne-de-Cuines. « Ceux que j’ai fait naître, nourris, élevés, regardés grandir, pendant environ quatre mois », précise Murielle. « La prochaine fois, c’est toi qui ira », lui avait dit André. Murielle assume, avec le sentiment que ses agneaux ont eu, avant ce jour fatidique, la vie de mouton la plus belle qui soit. Ce n’est rien de le dire : Murielle aime ses brebis ! Elles ne sont pas pour elle de simples têtes de bétail, ce sont ses... « bébés », ses « filles » ! Le bélier Balthazar, elle ne peut pas l’oublier, ses jolies cornes en arobase et sa tête joufflue de peluche le distingue du reste du troupeau. Mais elle ne néglige pas davantage du regard ses agnelles : elle les connaît, les reconnaît, les entend, les distingue dans le concert des bêlements. Elle les appelle, elle leur parle, et les bêtes viennent à elle. Mimi, son agnelle d’un an, qu’elle a dû retirer de sa mère et qu’elle a donc élevée au biberon, est devenue la cheffe du troupeau. Eh bien, si Murielle, veut le déplacer, ce troupeau de panurge, elle appelle tout simplement Mimi, et la cohorte accourt. Roki, le chiot devenu chien, aide un peu...

 

Et justement, alors que l’on parle, attablés autour d’un café devant le petit chalet au fond du Croué (un vallon au pied d’Aussois), Roki tente d’orienter selon ses vues le cheptel qui paisse tranquillement derrière sa ligne électrique. C’est plus fort que lui ! Le jeune et fougueux Border Collie de 18 mois passe un long temps allongé dans l’herbe, la truffe en l’air à observer « ses » brebis. Puis, sans que l’on sache pourquoi, il se lève comme un diable et part comme une balle. Comme toute la gent canine de sa race, il a la conduite de troupeau dans le sang. Et là, ça le démange. Murielle le hèle et le rappelle énergiquement, pour qu’il se calme et laisse le troupeau tranquille. Qu’il garde sa fougue pour cet été ! Il est jeunot et il apprend chaque jour de la bouche de sa maîtresse, à réfréner toute son ardeur au travail et à n’agir que si on lui demande. Former un technicien prend du temps, nul doute qu’il fera un bon chien de travail !

 

Auguste, l’homme de la providence

Il y a un adage qui dit : « Quand l’élève est prêt, le maître paraît ». Des personnes désintéressées ont un don pour transmettre le sésame, l’impulsion d’énergie utile pour que d’autres personnes réalisent leur propre projet. Parfois ce sont des associations, comme le Gida de Haute Maurienne, un groupement d’agricultrices et agriculteurs, qui donne le coup de pouce. Grâce à ces mentors prennent forme, éclosent des entreprises. Pour Murielle, la rencontre opportune s’est faite avec Auguste Favre, bien connu en Haute Maurienne. Cet éleveur bramanais à l’écoute de son pays, qui passe sa vie entre le haut Val d’Ambin et le Midi, connaissait les vœux d’installation de Murielle. Or, il avait eu vent qu’un grand troupeau du pays d’Arles était en vente... Alors, en mars 2019, il téléphone à Murielle et lui dit juste : « Si tu veux t’installer, c’est maintenant, je t’ai trouvé des brebis ». Murielle, qui a confiance en lui, accepte aussitôt ! Et pas n’importe quelles brebis, une petite cinquantaine de mères du grand troupeau de bonne souche Mérinos (3 000 têtes) du célèbre Jouffrey, berger provençal et emblématique des estives de la haute vallée du Veyton, dans le massif de Belledonne, notoire mais non avéré pourfendeur de loups.Chose dite, chose faite, en mai le troupeau de Murielle débarque au Croué, comme un cadeau du ciel. Le bâtiment pour abriter les bêtes, l’hiver, sur la zone agricole d’Aussois, n’est pas encore construit, mais voilà qui va donner un coup de booster à l’extension de l’étable, de 50 à 130 m2.

En attendant, les brebis de Murielle feront leur première estive sur les alpages d’Aussois, avec les autres troupeaux du Groupement Pastoral du village, soit un bon millier d’ovins gardés par deux bergers embauchés pour la saison. Les premiers agnelages (naissances) interviendront à l’automne, puisqu’avant l’emmontagnée, les brebis ont rencontré les béliers... C’est le pli qu’a pris Murielle : comme en Provence elle fait agneler ses bêtes à l’automne, quand la plupart de ses collègues haut-mauriennais font naître les agneaux au printemps. Les siens naissent en bas, sur les prés du front de neige d’Aussois. Les mise-bas se font naturellement, mais Murielle n’est jamais très loin...

 

Le loup... les patous... le stress...

Murielle en a peu parlé, mais le loup fait partie de ses préoccupations. Comme tous les éleveurs, elle appréhende la prédation du grand canidé sauvage. Elle protège donc son troupeau quand il est en extérieur : elle construit des parcs pour la nuit, qu’elle monte avec des grilles de chantier. « Mais c’est contraignant, cela m’oblige à faire entrer les bêtes le soir dans le parc et à les en sortir le matin. Et puis, ce n’est pas une vie pour elles... » Jusqu’à présent, Murielle n’a perdu que trois brebis. Deux ont été retrouvées prédatées, la troisième a disparu, donc pas d’indemnisation dans ce dernier cas. Quand une bête est prédatée, il faut agir vite pour retrouver la dépouille, mais parfois les éleveurs ne retrouvent qu’un peu de laine sur le lieu de l’attaque, parce que les vautours sont passés par là et ont nettoyé la place.

Murielle va peut-être prendre un patou, un chien de garde. Elle pense que l’on peut élever et éduquer différemment ces chiens, dont on sait qu’ils peuvent se montrer agressifs à l’égard de l’homme, des randonneurs en particulier ; et avant cela les choisir dans des lignées travaillées par des éleveurs qui cherchent à développer un Patou plus sociable, mais tout aussi protecteur.

 

Murielle a gardé une activité hivernale dans les remontées mécaniques d’Aussois, elle vient en complément de ses revenus d’éleveuse. La vente de la laine de ses Mérinos, recherchée, est un petit plus, elle espère davantage de l’obtention du label bio, pour son élevage actuellement en conversion. Elle a fait le choix de se lancer dans une activité agricole qui reste soumise aux aléas, mais elle ne reviendrait en arrière pour rien au monde. Elle qui aime tant les chevaux, qui plus jeune dormait avec son poulain dans les bras, et qui un temps avait pensé devenir monitrice d’équitation (mais il fallait partir...), s’affirme comme éleveuse de Mérinos. Elle résume en disant : « Je ne pourrais plus m’en passer ! »

Et si Murielle n’habitait pas en Haute Maurienne Vanoise, où vivrait-elle ? « En Patagonie, en Argentine », nous dit-elle, plein sourire. « Pour les grands espaces, pour la montagne et ses hautes solitudes, et sans doute aussi, pour sa tradition d’élevage... »

 

Bruno CILIO

Communauté de Communes Haute Maurienne Vanoise

Retrouvez cet article dans le numéro 232 Terra Modana www.cchautemaurienne.com/journaux

© Bruno Cilio